Le débat public observe principalement les grandes sociétés qui annoncent des milliers de suppressions de postes. Pourtant, une transformation beaucoup plus diffuse pourrait se produire au sein des petites entreprises.
En Suisse, les PME représentent plus de 99 % des entreprises marchandes et génèrent environ deux tiers des emplois.[1] Elles achètent quotidiennement des prestations de comptabilité, de communication, de développement web, de rédaction, de traduction, d’assistance administrative et de conseil.
L’IA permet désormais à un entrepreneur de réaliser lui-même une partie de ces activités ou d’en automatiser la production. Il n’est pas nécessaire qu’il supprime complètement son comptable ou son agence. Il suffit qu’il achète deux heures de vérification là où il achetait auparavant vingt heures de production.
Cette réduction paraît minuscule lorsqu’on observe une seule entreprise. Agrégée à des centaines de milliers de décisions, elle peut provoquer une contraction massive des marchés de services.
Une transformation difficile à observer
Les premières études sur le travail indépendant détectent déjà ce phénomène.
Une étude portant sur une grande plateforme de travail indépendant observe qu’après l’arrivée de ChatGPT, les freelances exerçant les activités les plus exposées à l’IA générative ont subi une diminution de leur activité et de leurs revenus.[2]
Une étude publiée en 2026, fondée sur les paiements réels d’entreprises américaines entre 2021 et 2025, observe également un déplacement des dépenses depuis les plateformes de travail indépendant vers les fournisseurs de modèles d’IA. Parmi les entreprises les plus exposées, chaque dollar de dépenses de travail externalisé en moins est associé à environ trois centimes de dépenses supplémentaires en IA.[3]
Cette lame de fond peut rester invisible pendant un certain temps.
Elle n’apparaît pas nécessairement sous la forme de licenciements. Elle se manifeste par des contrats non renouvelés, des tarifs en baisse, des indépendants sous-occupés, des agences qui ne remplacent pas leurs départs et des jeunes qui ne trouvent jamais le poste d’entrée auparavant nécessaire à leur formation.
La disparition de l’échelle junior
L’un des risques les plus importants concerne les emplois juniors.
Une entreprise peut encore avoir besoin d’un expert pour contrôler un résultat, assumer une responsabilité ou gérer les exceptions. Elle aura beaucoup moins besoin des personnes qui préparaient auparavant les documents, saisissaient les informations, produisaient les premières versions ou exécutaient les opérations courantes.
Or ces tâches constituaient traditionnellement le moyen d’apprendre un métier.
Si elles sont automatisées, les entreprises devront trouver une nouvelle manière de former les futurs experts. Sans cette reconstruction, elles pourraient réduire leurs coûts immédiats tout en détruisant progressivement leur propre réserve de compétences.
L’Organisation internationale du Travail constate que les professions administratives restent parmi les plus exposées à l’IA générative et que l’exposition progresse également dans certaines professions techniques et professionnelles.[4]
Exposition ne signifie cependant pas disparition automatique d’un métier. Une profession rassemble généralement des tâches différentes, dont certaines peuvent être automatisées et d’autres non.
Cette difficulté rejoint la question générationnelle. Une partie de la jeunesse risque d’entrer sur le marché du travail au moment où les portes d’entrée se rétrécissent.
Il faut cependant éviter de prendre les minorités les plus visibles pour l’ensemble d’une génération. Les plateformes sélectionnent les contenus capables de provoquer une réaction. Les personnes agressives, militantes ou indignées sont donc beaucoup plus visibles que celles qui vivent, travaillent et évoluent sans produire continuellement du contenu idéologique.
Une transformation sans licenciement
La manifestation la plus spectaculaire de l’IA sera peut-être l’apparition de machines très performantes ou les licenciements annoncés par les grandes entreprises.
Mais sa manifestation économique la plus profonde pourrait être beaucoup plus discrète : des millions de petites décisions par lesquelles les entreprises achèteront moins d’heures, produiront davantage elles-mêmes et concentreront leurs dépenses sur quelques personnes capables de concevoir et superviser les systèmes.
La question essentielle ne sera alors plus seulement de savoir quels métiers disparaîtront. Elle sera de déterminer comment la valeur et le travail se redistribueront.
Références
- 1. Portail PME de la Confédération suisse, Chiffres sur les PME : entreprises et emplois
- 2. Xiang Hui, Oren Reshef et Luofeng Zhou, The Short-Term Effects of Generative Artificial Intelligence on Employment: Evidence from an Online Labor Market, Organization Science, 2024
- 3. Ryan Stevens, Payrolls to Prompts: Firm-Level Evidence on the Substitution of Labor for AI, 2026
- 4. Organisation internationale du Travail, Generative AI and Jobs: A Refined Global Index of Occupational Exposure